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Isidro Guerra


VO : Espagnol mexicain - Zapotèque / ST : Français
Film couleur, 355’
Réalisation : François Daireaux
Montage image : François Daireaux
Montage son : François Daireaux
Mixage son : Gil Savoy

Isidro Guerra est un pêcheur zapotèque de l’Isthme de Tehuantepec au Mexique. Ce vaste système lagunaire qui constitue le territoire de pêche ancestrale de plusieurs communautés indigènes est menacé par des multinationales venues implanter le plus grand parc éolien d’Amérique Latine. Au gré des bercements de son hamac, Isidro Guerra délivre toute la genèse du conflit, de la lutte et de la solidarité entre camarades face à cette tragédie. Ces nombreux récits s’entremêlent et finissent par former une «  Cosmovisión », celle du peuple zapotèque aux croyances animistes qui perçoit et interprète le monde sans séparer l’être humain du non-humain. Isidro Guerra est un homme qui renferme en lui toute la mémoire du Mexique profond.


Extrait de 10’

Présentation du film par Philippe Saulle

Le temps naturel d’un long maintenant

François Daireaux a l’exigence de ceux qui savent être perméables au monde et cette patience infinie nécessaire à une forme d’empathie, toute en douceur, caressant de son regard puissant notre monde foutraque. Dans ce film, Isidro est le personnage central. Avec sa parole simple et claire, l’ensemble des questions qui secouent notre monde contemporain sont abordées, la suprématie infecte et délétère des multinationales mondialisées et de la financiarisation, le drame culturel des prosélytismes religieux, l’écueil des bouleversements climatiques et leurs menaces de déplacés, le cynisme infernal de la surpêche, la bêtise ou l’ignorance de la discrimination sexuelle, raciale ou ethnique, la pollution, la surconsommation, et bien sûr, la frayeur face aux soubresauts de la nature, ses colères, ses orages, ses inondations, ses tremblements de terre.
L’œil de l’artiste se déplace au gré du temps, des gestes lents dans l’eau grise puis verte des bords du Pacifique, des foules sur les places de marchés, sans accélération, sans effets et fixe avec une insistance peu commune le corps lourd d’Isidro dans son hamac vert, comme une sculpture à la présence inébranlable. Il revient régulièrement nous raconter sa terre et ses légendes, ses luttes, ses drames. Nous avons l’impression vu d’ici qu’il nous parle de ces temps perdus d’un monde où le temps ne se perd pas, mais s’écoule à la cadence des gestes simples et des sens attentifs. Le film de François Daireaux ne dilate pas le temps. C’est un temps naturel qui n’est pas compressé comme dans nos villes, où l’on compresse les musiques, les images, la mémoire, le savoir, la parole et tant d’autres choses. À Alvaro Obregon, au sud-est de Mexico, le temps s’écoule normalement, naturellement.
Le paysage est filmé à ras d’horizon, sur ces lagunes immenses où des pêcheurs solitaires travaillent leurs filets. Le poisson est rare. Au loin les fantomatiques éoliennes contre lesquelles le peuple s’est soulevé. Le son et l’éclat de l’eau calme sur laquelle des oiseaux hésitants semblent marcher furtifs, dressés comme les perches de bois sec qui font ces verticales fragiles et sombres sur l’océan gris-bleu. Parfois la lumière du soir est telle que l’eau devient un écran qui grésille accompagné d’un bruit blanc, au bord de l’abstraction. Un homme seul marche dans l’eau. L’alternance de ces solitudes avec la voix d’Isidro. Le son de la lagune, presque un silence naturel et à nouveau la voix paisible. Dans la pénombre de sa maison fissurée, il continue de raconter. Tu filmes ?
L’importance vitale de la transmission d’aïeuls en petits fils. L’épervier, les pièges divers, les longues nasses qu’il faut chaque jour vérifier, remailler. Et, les jours de pêches. Les saisons. Le temps qu’il fait. L’heure qu’il est. La Lune. Les vents. Le courant. La couleur et la mémoire de l’eau. A nouveau le vent. L’homme est dans l’eau comme sur la terre, avec la même aisance, le même calme. C’est comme ça que nous travaillons, nous.
Le Mexique est aussi peuplé de mythes anciens et de croyances immémoriales. Chimères emprisonnées dans de vastes grottes, mystères telluriques, contes fantastiques, réalités innommables ou vérités insupportables. Le général Heliodoro Charis Castro, né à Juchitan, revient quelquefois dans la parole d’Isidro. Héros de la résistance des Indiens contre un pouvoir central affolé à l’aube du vingtième siècle, lors de la fameuse guerre des cristeros. Aujourd’hui encore, les dépêches annoncent : À Alvaro Obregon, village de pêcheurs de l’isthme de Tehuantepec au Mexique, de violents affrontements ont opposé les habitants aux forces de l’ordre, venues tenter de rompre le blocus local mis en place pour empêcher la construction d’un parc de 140 éoliennes sur les terres sacrées du peuple Ikoot.
Petit village aux rues orthonormées flanquées de maisons basses, Alvaro Obregon est plutôt calme, loin des violences urbaines des banlieues de la capitale. François Daireaux alterne ce calme dans l’ombre des yeux d’Isidro ou au clair de l’eau avec la foule colorée des marchés bondés où braillent des haut-parleurs ou des aboyeurs d’apocalypse. Une vache est abattue. Le regard de l’artiste zoome sur le flanc blessé par où s’écoule le sang dans la poussière. L’agonie de la bête est un élément du décor pour tous ici. Entre deux voyages de l’artiste au Mexique sur ces eaux sacrées, la terre a tremblé, fort, plus de 8 sur l’échelle. Isidro raconte le soulèvement des eaux, des terres, les effondrements, le son épouvantable et la peur populaire qui se tourne par dépit vers les religieux de l’apocalypse. Le désastre. François Daireaux ne coupe rien, tout ce qui est dit est dit. Sa respiration, ses silences, ses regards, le son de l’eau et les gestes gracieux dans l’océan. Le calme est revenu sur les lagunes grises et bleues et les tentatives de pêches émaillent les jours tranquilles à Alvaro Obregon.
Voilà c’est ainsi que nous vivons.
François Daireaux, artiste, sculpteur, cinéaste, photographe, plasticien voyageur, pratique ainsi une anthropologie par l’image. Là où il est, il est. Quand il y est, il voit, il récolte, il prélève, parfois durant des années avant de décider d’une version patiemment montée. Dui ma ?, par exemple, filmé sur plusieurs années en Chine sans entretien, seulement quelques humains fragiles perdus dans une immensité de décombres, toutes sortes de décombres. Ou bien Firozabad, tourné dans de multiples verreries en Inde. Chacun de ses films est une mise à l’épreuve de la chose politique. Qu’avons-nous fait de l’homme et de ses enfants ? Les images pourraient être de vastes fresques historiques et pourtant minimales pointant l’acmé d’un des drames cités plus haut. Chacun de ces films est aussi une expérience plastique et esthétique : montrer un film comme on montre une peinture.
Ici, l’exposition s’ouvre dans le noir, et quelques minutes après, le film s’éclaire sur un grand écran pour une projection de six heures. L’observateur immergé dans sa contemplation peut rester jusqu’au bout, ou bien n’en regarder qu’une heure ou deux puis revenir le lendemain. Laisser décanter les images dans sa mémoire, revenir quelques jours plus tard pour continuer de voir. Revenir aussi revoir un passage que l’œil aura perçu d’une étrange façon, confirmer ou non si cette façon de voir était l’unique. Ou bien découvrir ce que le regard n’avait pas enregistré à première vue. Longtemps j’ai dit que je n’aimais pas beaucoup le cinéma parce que j’aime essentiellement regarder la peinture. J’en avais décrété une incompatibilité. Or, avec les films de François Daireaux, je suis forcé de revoir mon point de vue brutal. Loin de la question d’une picturalisation des images, ses films agissent comme les peintures savent appuyer sur le regard et nous pouvons nous y perdre à l’infini.
Par-delà les questions d’esthétique, il se passe une réelle modification physique de l’observateur-spectateur. Pour celui ou celle qui sait passer une heure ou deux ou plus encore devant les images, enveloppé de ce son si juste, le temps naturel semble réinvestir notre corps et notre conscience. Du coup, sortir de la salle dans la rue est une nouvelle expérience sensible faite d’une parenthèse de réadaptation à la compression temporelle.
Nous ne savons pas si les images de ce film de François Daireaux sont les dernières que nous pourrons voir avant la grande transformation définitive du monde, que cette transformation soit un collapse ou une généralisation de la compression. Mais au fur et à mesure du film la fissure derrière Isidro s’est beaucoup accentuée.

Philippe Saulle, juin 2019